Henriette de Bouillane : l’amour interdit et demi incestueux de « La Maison en fleurs »

Henriette de Bouillane et Michel de Ruffé sont les deux principaux protagonistes du roman de Georges Lecomte intitulé « La Maison en fleurs », publié en 1900 chez l’éditeur Bibliothèque-Charpentier (in-8° broché, 427 pages).

« La Maison en fleurs », sous sa placidité de paix apparente, au milieu du repos, dans le chant des arbres et sous le bleu du ciel, dissimule un drame au plus haut point poignant. Mme de Bouillane a eu M. de Ruffé pour amant; Mlle de Bouillane est née de leur étreinte et voici que. plus tard, le fils de M. de Ruffé, Pierre, va aimer (sans deviner l’inceste) cette charmante jeune fille qui est sa demi-sœur.

En vain M. et Mme de Ruffé luttent-ils âprement pour briser cet amour qui est leur remords, les deux jeunes gens s’acharnent à se chercher, à se chérir, à s’épouser l’un l’autre. A la fin, cette constance est récompensée et la vie l’emporte avec son exigence et sa vérité sur les conflits de race, de religion et de famille suscités autour des hardis enfants par ceux qui n’ont pas eu le courage de leur amour (Mercure de France, 16 novembre 1908).

Xavier Pelletier écrivait dans La Presse du 8 mai 1900 : Avec une vigueur, une âpreté puissantes, M. Georges Lecomte a abordé dans son dernier roman, « La Maison en fleurs », un sujet d’une hardiesse singulière. Faire évoluer entre deux jeunes gens que l’adultère a rendus frère et sœur à leur insu une liaison sentimentale et ardemment amoureuse était une entreprise délicate et que je crois à peu près unique. Ce qui fait cette œuvre « très particulièrement originale et émouvante, ce n’est pas seulement sa haute valeur littéraire : c’est aussi l’habileté, le tact extrême avec lequel l’intrigue est présentée. C’est surtout la fermeté, l’énergie, la logique implacable avec laquelle M. Georges Lecomte a soutenu sa thèse jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, sans tricherie, sans compromis anodin, sans concession a une pruderie niaise ».

Mme de Bouillane a été la maîtresse de M. de Ruffé. Une fille est née de cet adultère alors que M. de Ruffé avait déjà un fils. Henriette et Michel, rapprochés sans cesse par l’étroite intimité des deux familles, passent de l’amitié à l’amour. Cet amour va jusqu’à la séduction, la possession absolues. Un mariage est nécessaire. Il s’accomplit alors que tous, sauf les amants à demi incestueux, savent l’excécrable secret, et sans qu’aucun des acteurs de ce terrible conflit puisse prononcer les paroles qui empêcheraient ce mariage.

Deux caractères se détachent en opposition intense, Mme de Bouillane, emportée d’orgueil, d’amour maternel, et M. de Bouillane, mari clairvoyant et timide, souffrant silencieusement, dans la dignité d’une retraite volontaire, de l’adultère qu’il connaît. A côté de ces protagonistes dont la vie intérieure est analysée dans ses plus intimes manifestations, que de personnages curieusement observés vivant dans cette ville de Fontainerose ! Mais après des haltes reposantes dans la gaîté de scènes pittoresques, dans des paysages exquis où l’on est « ému des charmes de l’heure », on est repris par la violence, le tumulte de l’action, qui se dénoue dans l’ironie de la maison fleurie pour une fête familiale, où les âmes sont broyées par la cruauté de la plus tragique aventure. Je dirais presque que le roman de M. Georges Lecomte est moral. Non qu’il ait visiblement voulu être moralisateur : tâche vaine, effort stérile. Il ne tend pas à faire méditer sur les conséquences et les remords de l’adultère. Mais, ce qui est mieux, l’œuvre entière, d’une rare franchise, en impose l’angoisse, dure rançon de la faute. (La Presse, 8 mai 1900, numéro 2901, page 3 (Paris). BNF Gallica).

À propos de Georges Lecomte

Georges Lecomte est un romancier et dramaturge français, né à Mâcon le 9 juillet 1867 et mort à Paris le 27 août 1958. Il est également critique d’art et auteur d’études littéraires, historiques et artistiques. Il fut, par ailleurs, un homme de lettres dreyfusard déterminé. Il a aussi été directeur de l’École Estienne.

Il fut élu en mars 1907 au Comité de la Société des gens de Lettres en même temps que Jules Bois et Daniel Lesueur ; l’année suivante, au départ du président Paul Margueritte, il fut porté à la présidence de la Société et le resta deux ans tandis que les vice-présidents étaient Daniel Lesueur et Jules Bois, puis Daniel Lesueur et Maurice Leblanc.

Il fut à nouveau réélu au Comité en mars 1913 (après le départ de René Doumic) et porté à nouveau à la présidence de la SGDL pour 3 ans. C’est sous sa deuxième présidence que fut organisé le jubilé de la Société en juillet 1913 et créé le Denier des Veuves pour secourir les cas les plus criants des veuves d’écrivains.

Il mit toute son énergie et sa détermination à défendre les intérêts des écrivains français, et veilla à ce que les droits des écrivains sur leurs œuvres soient respectés conformément aux règles de justice internationale proclamées à Berne, à Paris et à Berlin (ex. : le vote de la Douma en Russie, ou le reprise d’articles de journaux français par la presse roumaine).

En mai 1907, il créa avec un certain nombre de confrères (parmi lesquels Edmond Haraucourt, J.-H. Rosny, Victor Margueritte, Daniel Lesueur, Maurice Leblanc, Marcel Prévost, etc.) la Société des romanciers et conteurs français : cette société est une association de défense morale et pécuniaire à l’usage des écrivains français dont les œuvres sont souvent trahies et pillées à l’étranger. Son objet est d’obtenir de bonnes traductions desdites œuvres par le recrutement de bons et probes traducteurs, et de sauvegarder à l’étranger les intérêts pécuniaires des écrivains traduits et reproduits. Le premier vice-président fut Maurice Leblanc, tandis que l’agent général fut Paul Fischer.

En 1924, il est élu membre de l’Académie française, dont il devient le secrétaire perpétuel le 28 mars 1946. Il meurt en son domicile dans le 16e arrondissement le 27 août 19582. Il était décoré Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Il fut pétainiste pendant la guerre. Veuf de Berthe Godchau (1861-1933), Georges Lecomte est le père du romancier et journaliste Claude Morgan (1898-1980). Edmond Pilon écrivait dans le Mercure de France :

Pour cet homme actif, ennemi des formules, qu’aucune doctrine n’égare et de qui la lucidité est toujours maîtresse, l’éducation de la vie est la plus forte, le saisit et le convainc au-dessus de toutes les autres. Sa sensibilité, sollicitée par maintes théories captieuses, se cabre définitivement contre l’emprise des livres.
Un monde plus bouillonnant, plus admirable et plus beau le tentait au même moment. « En regardant la vie et la nature (a-t-il écrit de Raffaëlli comme s’il parlait de lui-même), il venait de découvrir l’art qui convenait à son caractère et à son esprit. Désormais, il ne cherchera plus qu’à rendre l’exact caractère des choses et des gens pour essayer de donner aux autres la forte émotion qu’il en reçoit. Prenant en horreur l’artifice, si prestigieux qu’il puisse être, il découvre, après tant d’autres, que le vrai est l’éternelle et magnifique source de beauté » (La Grande Revue, 25 septembre 1907 : L’oeuvre de J.-F. Raffaëlli). M Georges Lecomte a, dès lors, conscience d’une œuvre d’art qu’aucune esthétique trop étroite n’anémie il conçoit le frémissement du roman moderne et demande, à ce mode littéraire étroitement marqué par le naturalisme, d’évoluer « de la vérité sèche stricte, et pour ainsi dire matérielle, à une vérité plus large, plus compréhensive, avec l’ardent souci d’un meilleur avenir ».

A côté d’un soin évident dans l’étude des mœurs, d’une attention soutenue dans l’observation de tous les conflits secrets ou visibles du cœur et de l’argent, de l’intérêt et de l’intelligence, apparaît déjà dans le ton de l’auteur un frémissement de révolte contre les iniquités du monde et de la famille, contre les préjugés auxquels les êtres d’exception n’échappent (ainsi dans frayes) que par la mort, mais devant lesquels tant d’autres s’inclinent (telle la Jeanne de la Meule) avec un grand repliement douloureux.

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