Au XVIIIe siècle, l’abbé Augustin Barruel avait déjà compris que les événements sont ourdis par des comploteurs et des conspirateurs

« Il convient d’attirer l’attention sur un paradoxe récurrent dans les questions mondiales : le courant dominant (le mainstream) appelle « théoriciens du complot » ceux qui révèlent et dénoncent le complot que le courant dominant lui-même a conçu, afin de détourner l’attention du complot et de nier toute légitimité à ceux qui le dénoncent. » — Mgr Carlo Maria Viganò


À l’avant-garde sur notre époque, l’abbé Augustin Barruel (1741-1820) se navrait déjà de constater que trop de gens sont incapables de voir que les événements sont ourdis par des comploteurs et des conspirateurs, croyant que tout s’enchaîne par « le simple concours de circonstances imprévues ». Les travaux de l’abbé Barruel consistaient à affirmer que la Révolution française n’a pas été un mouvement de révolte spontanée du peuple, mais un processus organisé pendant plusieurs décennies dans des loges et dans des clubs — en particulier celui des Jacobins — afin de permettre à la bourgeoisie libérale de s’emparer du pouvoir. Barruel expliquait la Révolution par le complotisme contre les tenants d’une révolution spontanée et populaire :

« Nous avons vu des hommes s’aveugler sur les causes de la Révolution française. Nous en avons connu cherchant à persuader que toute secte révolutionnaire et conspirante, avant cette Révolution même, n’était qu’une secte chimérique. Pour ceux-là, tous les maux dé la France et toutes les terreurs de l’Europe se succèdent, s’enchaînent par le simple concours de circonstances imprévues, impossibles à prévoir. Il leur semble inutile de chercher des complots et des agents qui aient ourdi la trame et dirigé la chaîne des événements. Les acteurs qui dominent aujourd’hui ignorent les projets de ceux qui les ont devancés ; et ceux qui les suivront ignoreront de même les projets de leurs prédécesseurs.

« Préoccupés d’une opinion si fausse, remplis d’un préjugé si dangereux, ces prétendus observateurs diraient volontiers aux Nations diverses : Que la Révolution française ne vous alarme plus. C’est un volcan qui s’est ouvert sans qu’on puisse connaître le foyer ou il s’est préparé ; mais il s’épuisera de lui-même, avec son aliment, sur les contrées qui l’ont vu naître. Des causes inconnues dans vos climats, des éléments moins propres a fermenter, des lois plus analogues à votre caractère, la fortune publique mieux assurée, vous annoncent que le sort de la France ne peut pas devenir le vôtre ; et si vous deviez un jour le partager, en vain chercheriez-vous à l’éviter. »

M. l’abbé Augustin Barruel : Mémoires pour servir a l’histoire du jacobinisme (Tome 1), Discours préliminaire, page viii.

Les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme entendent montrer dans cinq volumes que la Révolution française résulte d’une conspiration fomentée par les philosophes athées, les francs-maçons, et certains protestants contre l’Église et la royauté. Cette affirmation a connu une postérité considérable dans les milieux contre-révolutionnaires. À la même époque, une thèse similaire avait été proposée par l’Écossais John Robison, qui suggérait que la Révolution française avait été suscitée par l’action secrète de la franc-maçonnerie et de ses comparses (Preuves de conspirations contre toutes les religions et tous les gouvernements de l’Europe, ourdies dans les assemblées secrètes des Illuminés, des francs-maçons et des sociétés de lecture).

Barruel soutient une théorie du complot selon laquelle les Illuminés de Bavière, fondés le 1er mai 1776 par Adam Weishaupt, ont infiltré la franc-maçonnerie et d’autres sociétés comme les nouveaux Templiers, les Rosicruciens, afin de renverser les pouvoirs en place, aussi bien politiques que religieux, pour asservir l’humanité. Ce n’est qu’un demi-siècle plus tard, à l’avènement de la IIe République, naîtra la légende révolutionnaire, grâce à un « profane », Alphonse de Lamartine. Augustin Barruel déclare avoir été lui-même reçu en loge.

À propos de l’abbé Augustin Barruel

Augustin BarruelFils d’Antoine de Barruel, seigneur de Chaix, et de Madeleine Meunier de La Coste, il fait ses humanités au collège de Tournon avant de devenir jésuite le 15 octobre 1756. Après les années de formation spirituelle, il enseigne en 5e au collège de Toulouse. C’est là, le 2 mars 1764, que le surprend le décret de Louis XV expulsant les jésuites du royaume de France. Renvoyé chez ses parents, il apprend que le confesseur de la reine Marie Leszczynska recrute des jésuites français pour la Pologne et s’engage contre les vœux de ses parents. Il se rend d’abord en Pologne, puis en Bohême, où il termine ses études de théologie et est ordonné prêtre à Chomutov en 1768. Il enseigne également en Moravie au collège de Hradiště, et au collège Thérésien de Vienne, puis revient en France comme précepteur privé d’une famille aristocratique slovaque. Il se trouve à Avignon lorsque la Compagnie de Jésus est supprimée par le pape Clément XIV le 21 juillet 1773.

Devenu prêtre séculier par la force du décret pontifical, Barruel survit comme précepteur et se met à écrire. Il prend pension aux Missions étrangères, publie des vers en faveur de l’avènement de Louis XVI et collabore à L’Année littéraire de Fréron entre 1774 et 1784.

Précepteur des enfants du comte de Lusace au château de Chaumot puis à celui de Pont-le-Roi de juillet 1774 à mai 1777, il y fit l’inventaire de la collection de milliers de manuscrits du prince de Saxe, aujourd’hui conservés à la Bibliothèque Mazarine.

En 1781, il publie sous le titre des Helviennes des lettres anti-lumières contre les encyclopédistes et la philosophie des Lumières qui lui attirent les éloges de la presse. Il exerce sa verve de polémiste dans le Journal ecclésiastique dont il est presque le seul rédacteur entre 1788 et 17926. D’abord favorable aux idées nouvelles, — il renonce prudemment à la particule nobiliaire pour éviter la vindicte —, sa vigoureuse opposition à la constitution civile du clergé le contraint finalement à s’exiler à Londres en 1792. Il est tout d’abord hébergé par le philosophe Edmund Burke qui, bien que franc-maçon, le félicitera pour son Mémoire pour servir… pourtant antimaçonnique.

Il a tout le loisir qu’il lui faut pour écrire son Histoire du clergé pendant la Révolution, parue en 1793, qui dénonce la persécution religieuse. Suivent ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, parus en cinq volumes entre 1797 et 1803, qui connaissent un vif succès et sont traduits en plusieurs langues. Ces Mémoires développent la thèse d’une révolution antichrétienne fomentée par les philosophes, les francs-maçons et les Juifs.

Rentré en France après le 18 brumaire, Barruel ne reste pas inactif. En 1803, il publie une apologie du Concordat, Du Pape et de ses droits religieux, qui lui vaut d’être nommé chanoine de la cathédrale de Paris par Napoléon. Cette lune de miel avec le pouvoir napoléonien ne dure pas. Il est emprisonné, en 1811, pour avoir soutenu Pie VII, qui s’opposait à la nomination de Jean-Sifrein Maury comme archevêque de Paris.

Le 20 août 1806, il reçoit à Paris une lettre de Florence provenant d’un soldat italien, Giovanni Battista Simonini, dans laquelle ce dernier exprime la satisfaction que lui a procuré la lecture de ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. Il tient toutefois à évoquer un témoignage personnel qui prend la forme d’une théorie du complot juif évoquant la thèse de la judéo-maçonnerie, la maçonnerie étant sous la direction du judaïsme. Selon Pierre-André Taguieff, Barruel aurait lui-même forgé les lettres de Simonini. Barruel transmet la lettre au pape Pie VII, qui lui répond par son secrétaire, puis au roi Louis XVIII.

Dès que la Compagnie de Jésus est rétablie par le pape Pie VII, en août 1814, Barruel demande à Pierre de Clorivière, supérieur religieux en France, d’y être réadmis. Par décision du supérieur général, il doit cependant faire à nouveau une année de noviciat. Il accomplit donc, de 1815 à 1816, à 73 ans et malgré son âge, son noviciat, à Saint-Acheul et prononce sa profession définitive le 15 octobre 1816. Quatre ans plus tard Augustin Barruel meurt, à près de 80 ans.

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