Un membre de la famille de Bouillanne était impliqué dans le téléphone sans fil et la toute première radiodiffusion d’un concert en 1921

J'ai découvert tout à fait par hasard en faisant des recherches sur le site Web de la Bibliothèque nationale de France qu'un membre de la famille de Bouillanne — c'est-à-dire un cousin très éloigné — était impliqué dans le téléphone sans fil et la première radiodiffusion d'un concert en 1921. En effet, le 26 novembre de cette année est un jour historique dans l’histoire de la radio grand public en France. Et l’événement s’est produit entre Paris et la Seine-et-Marne, plus précisément dans les anciens locaux de Radio France, à proximité de l’actuel site militaire de la Marine nationale, à Seine-Port.

Ce jour-là, la cantatrice Yvonne Brothier, installée dans le bâtiment, va interpréter un concert, à l’invitation de l’association des ingénieurs de l’école supérieur d’électricité pour commémorer le centenaire des travaux d’André-Marie Ampère. Jusqu’ici, rien d’extraordinaire, mais la prouesse est technique : grâce à un émetteur grandes ondes, la voix de la chanteuse est retransmise jusqu’à l’hôtel Lutetia, à Paris.

Yvonne Brothier est née le 6 juin 1889 à Saint-Julien-l'Ars, Vienne. Elle fait ses débuts à l'Opéra-comique en 1916 dans Lakmé. En 1940, elle se retire pour se consacrer à l'enseignement. Elle meurt le 27 janvier 1967, victime d'une leucémie. Elle repose au côté de son mari dans le vieux cimetière du quartier de la Chaume aux Sables-d'Olonne.

Afin de mieux vous faire connaître cet événement historique, il n'y a rien de mieux que de partager un article écrit par Jean Robert pour l'association locale Fil d’Arianne.

Le 27 novembre 1921, un chroniqueur parisien écrivait ces quelques lignes : « Hier soir, qui était un samedi, Mlle Yvonne Brothier, de l’Opéra-Comique, dînait chez des amis à Melun, quand elle s’aperçut que, le soir même, avait lieu à Paris un concert auquel elle avait promis son concours. L’heure tardive ne permettant pas de réparer cet oubli, Mlle Brothier s’est rendue à la station de téléphonie sans fil de Sainte-Assise et a pu, en chantant dans le cornet émetteur de ce poste, se faire entendre à l’heure promise à Paris ». L’auteur ne se doutait pas, en rapportant cet incident, qu’il signait l’acte de naissance d’un média destiné à un bel avenir ! En réalité, cet « évènement » n’avait rien de fortuit. Mais la transmission de la voix humaine (Téléphonie ou Radiophonie) n’en était encore, en France, qu’à des essais de laboratoire. C’est pour la faire connaître du grand public (et la lancer commercialement) que la Compagnie générale de TSF et sa filiale, la SFR, ont organisé le premier « concert en direct » radiodiffusé en France.

Yvonne Brothier chante La Marseillaise depuis l’émetteur de Sainte-Assise.

Le 26 novembre 1921, deux cent cinquante savants et ingénieurs sont réunis dans les salons du Lutétia à Paris. C’est le point d’orgue des fêtes organisées par la Société des ingénieurs électriciens à l’occasion du centenaire des travaux d’Ampère. Le banquet est présidé par Paul Laffont, sous-secrétaire d’Etat aux PTT. Les convives n’ont pas remarqué des haut-parleurs, habilement masqués, tout autour de la salle, par la décoration florale. Au dessert, un jeune acteur, pensionnaire du Théatre Antoine, ancien élève d’une école d’électricité, se lève pour une annonce.

Il s’appelle Charles Boyer et deviendra bientôt un des artistes les plus connus du cinéma mondial : « Messieurs, la fée Electricité est une personne éthérée qui ne saurait, malgré son désir, lever son verre à votre santé. Subtile, pour s’en excuser, elle vous ménage une surprise. De son dernier palais, le grand centre de télégraphie de Saint-Assise, des ondes vont s’envoler jusqu’à vous, et ces ondes, en votre honneur, en l’honneur de la science électrique française, vont vibrer, toutes modulées d’harmonie. Cette voix, messieurs, sera la voix de votre amie la fée, une voix qui vous dit à tous : merci de daigner m’écouter ».

A quarante kms de là, à Saint-Assise, la « salle des lampes » de la station Paris-Londres est en pleine effervescence. Les techniciens s’affairent autour d’un émetteur expérimental (1 kw de puissance) grandes ondes sur 2400m. Yvonne Brothier, une des meilleures cantatrices françaises de l’époque, fait face à un long micro en forme de cornet. Elle ne cache pas son trac :

« J’étais un peu inquiète car les techniciens m’avaient recommandé de ne pas pousser de notes trop aigües; cela risquait, paraît-il, de faire sauter les lampes… Alors, j’ai commencé presque en sourdine. Mais peut-on chanter la Marseillaise en sourdine ? Je me suis dit qu’en des circonstances aussi exceptionnelles, le matériel français accomplirait, lui aussi des performances exceptionnelles. J’ai chanté de tout mon cœur, de toute mon âme et les lampes ont tenu ».

Au Lutétia, le succès est complet. Les invités, debout pour la Marseillaise, écoutent avec ravissement l’air de Rosine du Barbier de Séville et la valse de Mireille au texte opportunément symbolique : …Messagère fidèle, vers mon ami vole gaîment… parle-lui pour moi-même…

« Ce petit fait, à la vérité, resta précisément petit puisqu’un seul quotidien devait le relater avec trois jours de retard ». Monsieur de Bouillanne, le responsable technique de l’expérience, n’y voyait d’ailleurs qu’une vulgarisation amusante et sans lendemain ! Pourtant Sainte-Assise continue à émettre à titre expérimental, très vite imitée par de nombreux petits constructeurs et, en quelques années, le « poste de radio » apparait dans la plupart des foyers français. Avec le recul du temps, Yvonne Brothier réalisera, avec fierté, que sa voix avait ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de la communication…


À propos du théâtrophone

Le théâtrophone est une utilisation spécifique de la communication téléphonique en vue d’écouter un opéra à distance ; elle fut mise au point en 1881 par Clément Ader. Le développement de la TSF y mit un terme dans les années 1930.

En 1879, Clément Ader participe à la création du premier réseau téléphonique (alors privé) de Paris avec Louis Breguet, Cornélius Roosevelt, François Rodde au sein de la Compagnie des Téléphones Gower, de l’ingénieur américain Frédéric Allen Gower. Devenue la Société générale des téléphones en 1880, la société lance en 1881 le théâtrophone, sur une idée d’Ader. Des micros sont installés de chaque côté de la scène de l’Opéra Garnier et permettent d’écouter l’opéra en restant chez soi. Il s’agit de microphones au carbone à simple phase, une technologie ancienne qui ne permettait pas un très bon rendu acoustique et musical. Le système sera rapidement étendu à d’autres salles de spectacle.

Il s’agit du premier instrument de diffusion de musique en stéréo. Le Tribut de Zamora de Charles Gounod fut le premier opéra de l’histoire à être retransmis via des fils téléphoniques dans un autre immeuble. Au lendemain de la quinzième représentation, on pouvait lire dans Le Ménestrel du 22 mai 1881 : « [Le téléphone] a été mis en communication avec la salle de l’Opéra, à l’heure même des représentations. Réussite complète ! On entendait parfaitement, rue Richer [dans les magasins de l’Opéra], les voix de Mmes Krauss, Dufrane, Janvier, celles de MM. Sellier, Melchissédec et Lorrain, dans Le Tribut de Zamora. »

« C’est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui correspondent avec le mur, et l’on entend la représentation de l’Opéra, on change de couvre-oreilles et l’on entend le Théâtre-Français, Coquelin, etc. On change encore et l’on entend l’Opéra-Comique. Les enfants étaient charmés et moi aussi »

— Victor Hugo, Choses vues, in Œuvres complètes, Club Français du livre, tome XVI, 1970, p. 911.

Le théâtrophone est présenté à l’exposition universelle de Paris en 1889, en même temps que le phonographe d’Edison et la Tour Eiffel. En 1911 Marcel Proust, grand amateur de musique et féru d’opéra, s’abonne au théâtrophone, essentiellement pour écouter les opéras de Richard Wagner, qu’il adore et dit connaître par cœur (en particulier L’Anneau du Nibelung, Les Maîtres chanteurs de Nuremberg, mais surtout Tristan et Isolde et Parsifal), ce qui lui permet de suppléer aux limites techniques de la retransmission. Le 21 février 1911, il entend aussi par ce moyen Pelléas et Mélisande de Claude Debussy.

L’invention est commercialisée en 1889 par la Compagnie du théâtrophone. La Belgique, le Portugal et la Suède adoptent le procédé dont l’extension sera cependant freinée par le droit d’auteur : ainsi, en 1899, Giuseppe Verdi obtient d’un tribunal de Bruxelles l’interdiction que soient retransmises ses œuvres, ce qui fera date dans la jurisprudence sur les droits d’auteur. Le système fonctionnera au moins jusqu’à fin 1936. Sa réussite aura permis à Clément Ader de réunir assez d’argent pour se consacrer à l’aviation.

Le 26 novembre 1921, pour la première fois à la radio, Yvonne Brothier chante la Marseillaise et des airs de Mireille et Le Barbier de Séville depuis l’émetteur de Sainte-Assise. Sa voix parvient quarante kilomètre plus loin, jusqu’aux salons du Lutetia à Paris.


RÉFÉRENCES :


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« Merci pour tous vos bons ouvrages. Je trouve ça important de vous en faire part. Un bon travail mérite d’être reconnu et remercier. »

Marc André Garand

« Vos pensées rejoignent les miennes. Merci de si bien nous informer. Bravo à vous M. Boulianne. »

Robin Caron

« Bonjour M. Boulianne. Un mot pour vous dire que vos blogs sont très intéressants. Vous devez travaillez très fort dans ce grand combat et je vous en suis très reconnaissant. »

Jean Tardy