Le récit du magistrat Jeantin, « Assassinat du roi Dagobert II (679) dans la forêt de Woëpvre », est un vibrant hommage au roi mérovingien

« La première règle de l’histoire est de n’oser rien affirmer de faux, ni de taire quelque chose de vrai ; de sorte que par écrit il n’y ait pas de soupçons de partisanerie ou d’aversion. »

Léon XIII, Pape : Sæpenumero considerantes (18 août 1883)


Mon Dieu ! Que notre siècle est insensible et froid ! Qu’il a la fibre lâche pour tout ce qui est religieux, c’est-à-dire, pour ce qui, seul, est poétique et beau ! Serait-ce donc qu’il n’y aurait plus rien qui batte sous le teton gauche de l’homme, qu’il passe, ainsi, chaque jour, indifférent, et presque sans s’en douter, devant les plus curieux monuments de l’histoire de son pays ? Ou serait-ce que, scellé à jamais des sept sceaux apocalyptiques, le livre de l’intelligence des lieux, des noms, et des faits traditionnels se serait refermé pour lui ? On le croirait presque, en voyant nos contemporains si ignorants, si insoucieux des grands événements opérés sous leurs pieds. Tout parle encore, cependant, à leurs oreilles, à leur vue ; mais leur esprit est aveugle, et leur cœur n’entend pas ; Aures habent et non audient. Mille fois, peut-être, ici, il va passer, notre lecteur ; eh bien, demandera-t-il, même après avoir lu ce livre, demandera-t-il ce qu’y fait cette croix, cette haute et grande croix ? Non, il passera ; il traversera cette forêt, sans se douter que Dieu, un jour, dans sa colère, a soufflé sur les pères de ces chênes, et qu’à son souffle a disparu, soudain, toute une race de Rois. Tâchons, tâchons donc de ranimer les ossements de ce squelette ; redressons-les, et évoquons l’ombre du Roi-Martyr, lâchement égorgé, sur cette place même où nous nous agenouillons.

Dagobert II
Le roi Dagobert II

Ce que c’est, pourtant, et de l’homme et de sa mémoire ! Roi ou soldat ; qu’il ceigne le diadème ou qu’il porte le mousquet ; dites-moi ce que c’est de lui ? Voici un Roi, un roi, dont le nom est même populaire ; on sait qu’il fut chassé du trône ; qu’il fut banni par des factieux ; on sait aussi qu’un cloître, en Écosse, lui servit d’asile ; qu’il fut rappelé, replacé quelques mois sur le pourpre ; on sait enfin qu’il périt par trahison, per dolum Ducum et Procerum. Et voilà que, pendant dix siècles, nul historien ne prononce le nom du dernier Monarque d’Austrasie ! Un seul endroit sur la terre, un seul, celui où l’infortuné prince a succombé, un seul lieu (Stenay) conserve de lui quelques réminiscences fugitives, lointaines ! Mais ces pieux souvenirs ils s’effaçaient d’âge en âge ; l’Oratoire du Saint était tombé sous le marteau[1], le lieu de sa sépulture devenait inconnu ; son nom restait, il est vrai, sur quelques cartulaires ; mais voilà que la critique des dénicheurs de saints s’empare des textes ; on commente, on discute ; étaient-ils trois, les Dagobert ? Ou bien n’étaient-ils que deux ?[2] Était-ce un Martyr-roi, ou n’était-il simplement que Martyr ? Et, au milieu de toutes ces cavillations, l’ombre de l’événement allait se dégradant de siècle en siècle ; l’histoire était devenue légende, la légende un conte de bonne femme, et bientôt le conte n’était plus rien.

Mais Dieu prend soin de ces traditions ! Il conserve sur la terre la mémoire de ses saints : celle du bon, du pieux Dagobert ne périra pas !

Nous voici au fond (le cul-de-sac) de l’immense forét de Woëpvre (Webria)[3], à la limite extrême du territoire de Mouzay, près celui de Loupy, in fine de Mousago…. (C’est l’expression du vieux cartulaire.) Nous sommes dans un carrefour, sur l’ancien Chemin de Dun à Montmédy (de Châlons à Trèves).

Orientons-nous, car il serait facile de se perdre dans cet Océan de marais et de Bois.

Au sud-est, j’aperçois, en face, le pic aride et grisâtre du Mont Saint-Germain (Adriani Castrum, ou plutôt ad Radii Castrum)[4]. Je viens de le parcourir ; il est veuf, depuis longtemps, de ses constructions romaines, dont des débris, cependant, (Tegulæ hamatæ) ont encore roulé sous mes pieds : depuis longtemps aussi, il est encore veuf de sa haute Eglise, cet Oratoire primitif que saint Baldéric, dit-on, fit construire au septième siècle ; Oratoire remplacé par un Hermitage dans les siècles suivants; il est veuf enfin de cet Orme colossal que j’y voyais, dans mon jeune âge, et que les générations, en passant, y cherchaient, y découvraient, de tous les points de l’horizon. Mais il conserve toujours, et toujours il gardera les médailles du déluge, dans ses nombreuses et admirables pétrifications ; il gardera aussi, fidèlement, les preuves de la durée du Christianisme, dans cette Croix, entourée d’un Calvaire où les ossements blanchis de ses saints hermites apparaissent dans les fossés du petit Cimetière que je viens d’explorer.

Cette croix[5] elle est à la cime de l’escarpe (450 mètres au-dessus du niveau de la mer) ! C’est la croix du triomphe, l’étendard de l’immortalité de nos croyances ; elle correspond à celle de nos misères ! Redescendons, donc, méditer sur les destinées humaines, prés de celle de la Fontaine d’Arphays. Derrière vous, au nord-ouest, vous avez Han, Juvigny, Loupy ; ………,.,…. à gauche, Jametz et Brandeville;………..,.. à droite, Charmotïs, Mouzay et Stenay.

Et puis, dans le carrefour, une croix ! une croix, seule boussole ? une croix sublime, phare unique ! une croix recroisetée de mille petites croix, seule espérance, seul refuge, seul port du salut, pour les rois comme pour les bûcherons !!! car ce sont des bûcherons qui ont tracé ce petit enclos ; qui l’ont fossoyé religieusement ; qui l’ont semé de ces rustiques emblèmes, ces petites croix que leurs pères, à l’imitation de leurs ancêtres, plantaient sur le champ des martyrs ; ce sont eux qui, de père en fils, ont conservé le souvenir du crime, de son emplacement, et de l’auréole de la victime. Vous, homme du monde, heureux de la terre, depuis longtemps vous les aviez oubliés ! C’est le peuple qui perpétue les faits qui échappent à la science, et son instinct ne le trompe pas. Ce tronc (qui s’élargit sur la fontaine), de gland en gland, remonte, sans aucun doute, au Chêne qui s’est teint du sang royal du dernier Mérovingien ; et ces petites Croix sont autant de bourgeons de l’arbre des croyances qui, à chaque feuille, pousse ses radicules dans le cœur humain.

C’est donc ici qu’a pris fin le royaume d’Austrasie ; C’est ici que, dans un obscur et sanglant nuage, a disparu le dernier des descendants de Clovis, de ces Princes qui régnèrent sur nos ancêtres ! Comment ? pourquoi ? par qui ? c’est encore une énigme ! Est-ce Ebroïn, l’impie, le barbare Ebroïn qui (comme le dit l’histoire) aurait armé le bras du meurtrier ? Serait-ce plutôt Pépin, l’ambitieux Pépin, celui qui a profité du crime ? Mystère insondable ! il semble que la crainte de creuser trop avant ait fermé toutes les bouches. Un Moine étranger, Edd de Canterbury, l’un des compagnons de Saint Wilfrid, a seul osé, de l’autre côté des mers, et loin de l’Austrasie, rompre ce silence universel et sinistre. Mais son récit est incomplet ![6]

Quoi qu’il en soit, voici, soyez-en certain, voici l’endroit où a succombé la victime ; voici la fontaine qui s’est empourprée de son sang, et qui s’est hâtée de courir à la Meuse, pour se purifier des traces de l’attentat. C’est par cette large tranchée, il est très probable, par cette allée solitaire qui conduit au Château de Charmois, que le corps meurtri du monarque a été rapporté à son Palais de Stenay, pour être enterré, sans éclat, dans le silence, dans le mystère, sous la voûte de l’Oratoire consacré à Saint-Remy.

Nous dirons, bientôt, comment Arnoux apprit les détails de l’invention de ces saintes reliques, et leur glorification dans la vieille Église (maintenant rasée), de la Citadelle de Stenay.

En attendant, allez, croyez-moi, allez à la fontaine de Saint-Dagobert ; vous n’y trouverez plus ni Chapelle, ni Hermites.[7] Sous la tourmente révolutionnaire, ils ont disparu, sur la fin du dernier siècle : mais vous y trouverez toujours de l’ombre sous de hauts et beaux chênes ; de la fraicheur près de la source qui murmure ; des fleurs sur le gazon au-devant de la croix; le bouton d’or, le bâton royal, la scabieuse , le vergiess mein nicht, et toutes ces petites croix qui vous étonneront fort : elles sont, non-seulement semées dans le parterre, mais fichées sur le monument et sur ses supports ; vous les verrez et vous réfléchirez profondément ! Croix sur croix ! serait-ce une allégorie ? et nos bûcherons, en les attachant, auraient-ils donc voulu faire allusion aux soucis, aux chagrins, aux déceptions amères, à ces misères de l’humanité qui affectent le monarque encore plus que le berger.

Localisation de la fontaine saint Dagobert, à Mouzay

PREUVES JUSTIFICATIVES

N°1. — Extrait d’un Martyrologe, conservé à Saint-Laurent de Liège, et attribué à l’Archevéque Adon de Vienne en Dauphiné. (25 décembre 679.)

Passio Sancti Dagoberti Regis Francorum qui, quodam die, pergens venatum in Saltu Wuvrensi, plenus Spiritu Sancto, in loco qui dicitur Scortias, tribus millibus distante à Fisco Sathaniaco, in quo ipse morabatur, a filiolo suo, nomine Johanne, X. Kal. Januari martirizatus est.

N° 2. — Extrait d’un ancien Cartulaire de l’Abbaye de Gorze. (679-727-872-1069.)

Anao post Incarnationem Domini DCCXVII, X Kal. Decembris, Beatus Dagobertus, Junior, Rex Franciæ, qui regnavit Rex per XIII annos, per palmam martyrii, in Nemore quod Wepria vocatur, juxta Fontem qui dicitur in Arphays, sub quereu sità in Fine de Mousayo, a Grimoaldo, filiolo suo, suam vitam finivit, et in Capellà Beati Remigii, in Villà de Sathanaco, venerabiliter fuit sepultus : et, post CLV annos, videlicet anno Domini DCCCLXXII, quarto idus Septembris, inventio, sublevatio, Templi cum feretro ædificatio, et Canonicorum primus adventus : et hæc omnia à Carolo Calvo, Rege Franciæ, cum Archiepiscopo Remensi tunc temporis regnante, fuerunt instituta, et etiam laudabiliter ordinata. Quibus tamen prædictis Canopicis, anno Domini MLXIX, à Duce Godefrido Barbato de Bullione, tempore Henrici Abbatis Gorziensis, supervenerunt sui Monachi, et ibidem permanserunt, (D. Calmet, T. 2, Pr., p. CCCXLI.)

NOTA. Le Rédacteur de ce Cartulaire a commis des erreurs, dont la controverse s’était emparée longtemps avec succès. Ainsi, il prend Dagobert III, mort en 717, pour Dagobert II, mort en 679 ; il donne à l’assassin le nom de Grimoald, au lieu de celui de Jean, circonstances qui s’expliquent facilement aujourd’hui, au moyen de la savante dissertation de M. l’Abbé Clouet, T. II, p. 663 et suivantes.

Cet auteur, si estimable, ajoute : « On ne connaît plus, aujourd’hui, ni la fontaine Ærphays, ni l’endroit Scortia, mentionnés dans ces récits ! »

Mais pourquoi donc ne les connaît-on plus ! parce que personne n’a pris la peine de les chercher ! Les plus simples vérifications nous ont suffi pour les retrouver. Scortias, c’est Charmois : c’est la propriété de M. le Comte d’Herbemont, antique domaine seigneurial. Charmacum, Carpinum (Charmois, Charmaille), dans lequel mot se trouvent : le radical kar, char, kor, chor (beau) et le zias, zeas, ias, qui signe arbre, bel arbre (charme, carpinum, carpinetum). Ar-phaïs, Ar-faïs ; c’est la haute futaie de chênes et de hêtres. Dans ce composé se trouvent Île qualificatif ar (haut, élevé), et le substantif fau, qui se lit encore dans nos vieilles Chartes de Mouzay, Stenay, etc. Les distances sont là, d’ailleurs, pour démontrer que la fontaine, qui coule dans la forêt Saint-Dagobert, à la limite extrême du finage de Mouzay, près de celui de Loupy (in fine de Mousayo) est bien celle qui a vu couler le sang du saint Roi. Je répéterai toujours que, pour ces points d’histoire, il faut aller sur le terrain ? 3,000 pas géométriques, à 5 pieds l’un (ou 3 milles romains) donnent précisément la distance de Charmois à la ville de Stenay.

C’est une erreur manifeste que de placer le lieu de l’assassinat dans le Sincertel ; nous trouvons cependant cette erreur reproduite, non seulement dans le Père Henriquez, de Dun, mais encore dans l’histoire manuscrite de Stenay (par M. Denain, avocat, mort en 1811), ouvrage précieux, et unique sans aucun doute, dont nous devons la communication à l’obligeance de M. Bourgeois-Leliepvre, son neveu.

En 1842, MM. Dérobes, de Lion, ont exhumé du Deffois (Canton de bois voisin de la Fontaine), une énorme pierre, creusée en forme de Coffre ; elle était vide ; à côté s’en trouvait une autre carrée ; et, au milieu, celle-ci était perforée d’un trou s’arrondissant dans l’épaisseur ; puis ils ont trouvé une hache celtique en silex, qu’ils ont déposée à la Société Philomathique de Verdun. Ces objets auraient-ils quelques rapports avec la Hotte du Diable, ou la Petra Pertusa de Milly ?


SOURCE :
NOTES ET RÉFÉRENCES :
  1. Quand on construisit la Citadelle de Stenay en 1609. Voir infrà.
  2. Voir Henschenius de tribus Dagobertis. Berthollet, T. 2, p. 11 et suiv.
  3. Cette forèt, avec celle de Mangienne (dont elle est la suite) forme la plus grande masse boisée de l’arrondissement de Montmédy. C’est là ce qui reste du grand bassin des Woëpvres, de ce Sée, ou Zée, que le courant diluvien a creusé, et qui s’était couvert de puissants végétaux. Le dernier des Condé possédait là, et sur les territoires voisins, 5,321 hectares de Bois : le Canton dit de Woëpvre y est compris pour 1295 ; le Chenois de Stenay pour 490; le Sincertel de Mouzay pour 94 ; le Deffois de Lion pour 598; la Forét de Jametz pour 337. Nous omettons les autres, ainsi que les bois communaux.
  4. Nous pensons pouvoir démontrer que le Moine Héric d’Auxère s’est trompé en lisant : Adriani Castrum ; c’est ad Radii Castrum qu’il fallait dire. C’était le Camp du Rad ; le Custrum, ou Castellum, qui commandait au Cercle du bassin. Voir la forme de la montagne qui entoure Lion comme un demi-cercle : ce village est au centre, dans une admirable position. Nous en parlerons souvent infrà.
  5. Elle a été érigée et bénie par Monseigneur Poncelet, natif de Sivry-sur-Meuse, décédé, en mer, il y a deux ans, Vicaire Apostolique de l’ile Bourbon. Conservons précieusement sa mémoire, et pour le bien qu’il a fait, et pour le soin qu’il a mis à perpétuer un des plus vieux Monuments historiques de notre pays.
  6. M. Clouet, T. II, p. 664 (d’après Mabillon, Vie de saint Wilfrid, Acta SS, Sec. 4, pars. 1, p. 691-695), nous a procuré ce document important qui accuse, à la fois, les Grands et les Evêques de Neustrie : « En retournant de Rome (écrivait cet auteur, après le concile de 680), nous vînmes au pays des Francs, où nous trouvâmes notre pieux et fidèle Dagobert assassiné par une conspiration des Ducs, auxquels, chose amère à dire, s’étaient joints plusieurs Evêques : “Ibique, nuper amico fideli Dagoberto Rege, per dolum Ducum et consensu Episcoporum (quod absit) insidiosè occiso” ; au lieu de la gracieuse bienvenue que nous espérions chez ce bon Prince, nous rencontrâmes une armée entière de rebelles qui, si Dieu ne nous eût assistés, auraient fait de nous des esclaves, et de notre Saint Père Wilfrid un prisonnier du duc Æbroïn. » La suite du récit démontre l’identité entre le Prince Dagobert, envoyé en Ecosse par l’ambitieux Grimoald, et le roi Dagobert, ramené en France par Saint Wilfrid, vers l’an 674.
  7. Nous trouvons sur les Registres de l’Etat civil de la Commune de Mouzay, à la date du 7 avril 1733, l’acte de décès de Jacques Baron, un des derniers hermites de la chapelle de Saint-Dagobert, décédé à l’âge de 78 ans ; le précédent était mort le 4 janvier 1731, à l’âge de 89 ans.

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