Le nom de la famille de Bouillanne se trouve dans le Cartulaire de la commanderie de Richerenches de l’Ordre du Temple (1136-1214)

« Prier et combattre » résume la double vocation des ordres religieux-militaires au Moyen Âge, engagés dans la guerre sainte. Les templiers, présents à Lachau avant 1317 figurent parmi les plus connus de ces frères vivant sous une règle commune. Leur maison y a disparu alors que celle de Richerenches, à l’origine du village actuel, a conservé des vestiges imposants ainsi qu’un recueil de copies de chartes, reflets de leur manière de vivre. — Damien Carraz

J’ai fait l’acquisition d’un livre plutôt rare à trouver, c’est-à-dire la réédition (1978) de Laffitte Reprints du Cartulaire de la Commanderie de Richerenches de l’Ordre du Temple (1136-1214) publié et annoté par le marquis François de Ripert-Monclar, avec une préface de Jean-Pierre Lassalle, docteur ès lettres (Toulouse Le Mirail, 1984) et chevalier de l’ordre souverain de Malte. Il s’agit d’une réimpression In-8 au tirage limité à 300 exemplaires de l’édition de 1907 publiée par l’académie du Vaucluse. Elle contient CLXIV pour la partie en français, 307 pages pour la partie en Latin avec notes et tables en Français (dimension 16 x 23 cm, plein skivortex maroquiné chocolat, à la bradel).

Ce qu’il y a de particulier avec le Cartulaire de la Commanderie de Richerenches, et pourquoi il m’était si cher de faire l’acquisition de sa reproduction, est que trois de mes ancêtres y sont nommés à la date du 17 octobre 1168 lors d’une donation à l’Ordre du Temple :

« Et ego Villelmus Bollana, et Petrus Bollana, et Stephanus Bollana, nos omnes vollintate bona, pratum quod habebamus Armani de Bordellis, quod est infra istos terminos predictos, donamus, et super textum Euvangeliorum affirmamus fratribus Templi in domo de Richarenchis permanentibus, presentibus et futuris, et in manibus Deude de Stagno ».

Il s’agit très précisément de Villelmus Bollana, de Petrus Bollana et de Stephanus Boliana tous les trois témoins de Armand de Bourdeaux, alors qu’il « augmente d’une grande contenance sa première donation à Brente. Sa femme Pétronille n’étant pas présente à l’acte, bien que mentionnée comme partie, quatre Templiers se rendirent à Bourdeaux pour le lui faire ratifier. Sur le conseil de Bertrand de Bourbouton, le commandeur de Richerenches offrit à Armand un cheval d’armes de cinq cents sous, et prit à sa charge une dette de trois cent dix sous, hypothéquée sur une vigne voisine des terres données ». [1]

Tel qu’il fut mentionné dans un autre article, le vicomte de Nîmes Sigisbert VI, surnommé le prince Ursus, est à l’origine de la famille de Bollana qui fit souche dans le sud de la France, plus précisément à partir du village de Bouillargues, au sud-est de Nîmes dans le Gard. [2] En 916, le village se nomme Bulianicus ; peu après, ce sont les noms de Bolianicus, Bollanicae, Bollanicis, Bolhanicis, puis Bolhargues qui s’imposent. Par la suite apparaît le nom moderne de Bouillargues. [3] Les membres de la famille de Bollana auraient donc été tout naturellement les seigneurs de Bollanicis.

Le lien que l’on peut tracer est alors très mince entre les seigneurs de Bouillargues, dans le Gard, et la famille de Bouillanne (Bolianicus, Bollanicae, Bollanicis, Bollana, Boliana), dans le Dauphiné. D’ailleurs, une charte du Cartulaire de Léoncel, celle « d’Adhémar Richau de Rouisse et de quelques autres au sujet d’Ambel », datée du 21 septembre 1245 et traitant de la confirmation d’une donation au monastère, cite parmi les témoins un dénommé Umberto de Bollana, c’est-à-dire Humbert de Bouillanne.

Le Cartulaire de la Commanderie de Richerenches est le plus ancien des sept cartulaires des ordres militaires de la Provence occidentale et de la Basse vallées du Rhône, quatre de l’Hôpital et trois du Temple, dont les dates de confection s’échelonnèrent entre le milieu du XIIe et le milieu du XIIIe siècle (1136 à 1214). Le cartulaire regroupe non seulement les actes relatifs à la commanderie des templiers de Richerenches, en Vaucluse, mais aussi dix actes concernant Roaix, qui en dépendait avant de devenir une maison autonome en 1148. Le manuscrit original est pour une partie conservé à la bibliothèque municipale d’Avignon et pour une autre aux Archives départementales de Vaucluse. [4]

Le cartulaire a notamment fait l’objet d’une étude annotée, en 1907, par Ripert-Monclar, reprenant le texte d’origine, et l’introduisant par l’Histoire des familles de notables de la région de l’Enclave des papes, et le complétant de deux chartes de la commanderie de Roaix, ainsi que de séances arbitrales entre la commanderie de Richerenches et la doyenné de Colonzelle.

« Dans un contexte de fragmentation extrême de la possession foncière, les templiers ont réussi, à force de négociations et en y mettant le prix, à constituer des zones de domination à peu près homogènes. Parmi de nombreux exemples, le cartulaire de Richerenches (Vaucluse) documente bien le processus par lequel les frères sont parvenus à rassembler des portions de terre modestes et relevant de dizaines d’ayant-droits différents pour constituer un territoire correspondant au finage de la commune actuelle. » [5]

Le marquis de Ripert-Monclar écrit dans son introduction : « Comme la plupart des Cartulaires de commanderies occidentales de Templiers ou d’Hospitaliers, celui de Richerenches ne reproduit point les documents ayant le caractère de privilèges généraux pour l’ordre tout entier, tels que les bulles des papes, ou les constitutions des grands-maîtres et des chapitres. Il est exclusivement consacré aux titres de propriété de la commanderie et des domaines qui dépendent d’elle. Et lorsque ces derniers en sont distraits pour être érigés en commanderies distinctes, ainsi qu’il en a été pour Orange, Saint-Paul-Trois-Châteaux et Roaix, les pièces les concernant ont cessé d’y être reproduites. Il ne faut donc point y chercher de lumières nouvelles sur l’histoire générale de l’ordre ou sur les expéditions d’outremer. En revanche il constitue, pour l’éclaircissement de l’histoire du marquisat de Provence pendant le XIIe siècle, un document de premier ordre. Embrassant l’époque même où les noms patronymiques deviennent héréditaires et définitifs, il nous révèle la communauté d’origine de familles féodales que les différences de noms semblaient devoir faire regarder comme distinctes, et par là nous donne la solution de problèmes restés obscurs jusqu’à présent. » [6]

L’éditeur publie les chartes de Richerenches telles que les présente, le manuscrit. Il a donc suivi sur ce point la tradition, encore très en honneur en France, mais qui, à l’étranger, est de plus en plus critiquée et abandonnée, qui consiste à reproduire les recueils de chartes tels que les offrent les manuscrits, sans essayer de donner une édition, aussi complète que possible, des actes relatifs à une Maison déterminée, classés chronologiquement. La publication du marquis de Ripert-Monclar constituait le début d’une collection entreprise sous les auspices de l’Académie de Vaucluse. [7]

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La commanderie de Richerenches

Détail du cartulaire de la Commanderie de Richerenches

En 1118, est fondé l’Ordre du Temple, ordre militaire et religieux ayant pour mission de protéger les pèlerins se rendant en terre sainte. A partir de 1128, les Templiers parcourent l’Europe afin de recruter de nouveaux Chevaliers du Temple et de solliciter de nombreux dons pour mener à bien leur action. Pour parvenir à la conquête puis à la défense des territoires en Palestine, l’ordre s’appuyait sur les richesses économiques produites par les Commanderies d’Occident. Ainsi, la Provence était une terre de rapport pour l’ordre.

En 1136, le seigneur Hugues de Bourbouton (petite seigneurie à 2km de Richerenches) et plusieurs de ses parents firent don de certaines terres à l’Ordre du Temple, dont celle de Richerenches, alors inhabitée et inculte. La première Commanderie des Templiers de Provence y fut créée. Ces terres furent données en francs alleu, à Dieu et au Temple, et pour toujours, pour que Dieu soit propice à leurs péchés et à ceux de leurs parents.

La Commanderie de Richerenches resta pendant quelques temps la plus importante en Provence. Au même titre que celles d’Arles, d’Aix ou du Col de Cabres, la Commanderie de Richerenches fut préceptorie ou chef de juridiction (les autres commanderies des templiers en dépendaient) à partir de 1138. Elle ne cessa de s’agrandir. Elle fut installée dans un quadrilatère de 74 mètres au nord, 81 mètres au sud, 58 mètres à l’est et 55 mètres à l’ouest, entouré de remparts et de tours. On y trouvait des logements, une chapelle, une forge, des bâtiments agricoles et des ateliers d’artisanat. Elle s’enrichit également en terres et en droits sur celles d’une foule de seigneurs voisins, étendant considérablement la faculté de l’élevage.

Les terres données à l’ordre par Hugues de Bourbouton étaient incultes, n’étant que garrigues, harmas, étang ou marais. Les moines convers travaillèrent à la fertilisation des terres en asséchant les marécages. Ils y créèrent une importante exploitation agricole. En effet, l’Ordre s’approvisionnait en Occident des fournitures que l’état de guerre permanent ne permettait pas de produire en Palestine. La Commanderie était devenue une véritable ferme-modèle, consacrée à l’élevage des chevaux et des moutons (leur laine était précieuse), à la culture du blé et de la vigne.

Le haras de la Commanderie était incomparable pour ce qui est des chevaux de combat, l’élevage y était très hautement perfectionné. On y produisait des destriers ayant la taille et la force recherchées pour soutenir le poids de l’armure du chevalier et la rudesse des chocs. Les besoins de chevaux d’armes étaient immenses ; la plupart des chevaux étaient envoyés en Palestine.

En 1139, Hugues de Bourbouton entra dans l’Ordre comme chevalier et fit don de tous ses biens : il devint commandeur. Au fur et à mesure des donations à l’Ordre, les Templiers essaimèrent et fondèrent d’autres commanderies dépendantes de Richerenches : à Orange, à Roaix, à Villedieu, à Montélimar. Comme la plupart des Commanderies de Provence, elles furent détruites durant les Guerres de Religion.

La Commanderie était à la fois une exploitation rurale productrice de ressources économiques et un lieu de séjour pour les jeunes Templiers en cours d’instruction ou pour de vieux Templiers devenus inaptes au combat. La vie de la Commanderie était une vie de prière et de travail, comme dans toute Commanderie, selon la règle de l’Ordre. Les Templiers étaient des soldats : ils n’étaient dépositaires d’aucun secret de construction. Ils bâtissaient dans le style de la région ou de l’époque.

La première enceinte fortifiée était à l’origine sans doute plus petite que celle du village actuel. Un important village se groupa à l’abri de cette maison puissamment fortifiée. Le bourg actuel est la reproduction de l’ancienne Commanderie, sauf côté nord où l’enceinte a été agrandie. Il ne reste de la chapelle templière que l’abside, qui est le chevet de l’église actuelle. L’architecture du monument montre qu’il a été conçu comme une forteresse. Le caractère fortifié de la construction se constate par la présence de piles massives renforçant l’ensemble du bâtiment : par les mâchicoulis sur arcades disposés tout autour ; par l’existence d’une meurtrière conservée au premier étage sur le mur nord ; par l’épaisseur des murs, dans la partie la plus orientale de l’édifice ; et par l’étroitesse des fenêtres hautes.

A l’origine, le bâti comportait deux niveaux. L’étage inférieur était occupé par une salle. L’étage supérieur était occupé par une salle haute, vaste et soignée, en grande partie conservée. Celle-ci était voûtée d’un berceau brisé scandé d’arcs à doubleaux. Le rez-de-chaussée voûté en berceau a par contre été complètement détruit, seuls subsistent les arrachements. L’architecture du niveau le plus bas ne permet pas d’en deviner la fonction. L’édifice a subi d’importants remaniements au XVIIIème siècle (cloisonnement intérieur, percement de baies, construction de la Maison des Notaires).

Les Templiers connurent un essor considérable dans le monde entier et eurent une telle importance que leur présence gênait le Roi de France Philippe le Bel. Aussi, en 1311, sous la pression du Roi, le Pape Clément V ordonna la dissolution de l’Ordre du Temple. La Commanderie des Templiers fut alors abandonnée aux mains des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, autre ordre religieux et militaire mais beaucoup moins important qui l’abandonnèrent à leur tour au Pape Jean XXII en 1320. Richerenches devint alors territoire papal au même titre que Valréas et Grillon et Visan quelques années plus tard.

Durant le XIVème siècle, Richerenches, dévasté régulièrement par des brigands, fut totalement inhabité; au XVIème siècle, en 1502 précisément, le Collège du Roure, nouveau propriétaire du village, passa un acte d’habitation afin de le repeupler : les premiers habitants vinrent s’installer dans les anciennes maisons templières qu’ils remirent en état. Le village s’organisa sur les plans de l’ancienne commanderie; les maisons étant regroupées à l’intérieur des remparts.

Depuis, les choses ont bien changé ; le village s’est agrandi à l’extérieur des remparts et Richerenches est, à présent, une jolie bourgade provençale de 632 habitants. De l’époque templière, subsistent :

  • La Grange Templière ou Temple : le plus beau et le plus imposant des bâtiments de la Commanderie des Templiers. Magnifique nef de 32 mètres sur 11, cette construction en pierre entourée d’énormes contreforts reliés au sommet par des arcades est un véritable donjon, dont la toiture en terrasse et certainement entourée de créneaux aidait à la défense.
  • La partie basse de l’abside de l’église, dans laquelle fût retrouvée enchâssée une pierre gravée du nom d’un des commandeurs de Richerenches : Hugues de Bourbouton.

Les commandeurs de Richerenches :

  • Arnaud de Bedos 1136-1138
  • Gérard de Montpierre 1138-1139
  • Hugues de Bourbouton 1139-1141
  • Hugues de Panaz 1141-1144
  • Hugues de Bourbouton 1145-1151
  • Déodat de l’Etang 1151-1161
  • Guillaume de Biais 1161
  • Déodat de l’Etang 1162-1173
  • Foulques de Bras 1173-1179
  • Pierre Itier 1179
  • Hugolin 1180-1182
  • Raimond 1200-1203
  • Déodat de Bruissac 1205-1212
  • Bermond 1216-1220
  • Bertrand de la Roche 1230
  • Roustan de Comps 1232
  • Raymond Seguis 1244
  • Raymond de Chambarrand 1260-1280
  • Ripert Dupuy 1280-1288
  • Guillaume Hogolin 1288-1300
  • Pons d’Alex 1300-1304
  • Raimbaud Alziari 1304
  • Guillaume Hugolin 1308

Restaurée en 2008, la Commanderie des Templiers de Richerenches, la plus ancienne de Provence, est à présent magnifiquement restaurée. Au rez-de-chaussée de la Maison Templière, se trouve une magnifique salle voûtée dans laquelle est installé le petit musée de la truffe et du vin. La première partie du musée traite des vins Côtes du Rhône et Coteaux du Tricastin de Richerenches. Une exposition de vieux outils agricoles y est également visible. La deuxième partie du petit musée révèle les mystères du Diamant Noir de Richerenches : la truffe Tuber Melanosporum, qui fait des Marchés aux Truffes de Richerenches les plus importants d’Europe !

A l’étage, pouvant accueillir jusqu’à environ 70 personnes assises, la magnifique salle voûtée est le cadre de spectacles, concerts, conférences, pièces de théâtre … Elle est aussi le cadre exceptionnel d’expositions d’artistes de tous horizons et de genres très divers : peintures, sculptures, dessins, photographies …

Au rez-de-chaussée et dans la coursive à l’étage, une exposition sur les Templiers permet de mieux comprendre l’histoire du monument et de ces moines-soldats qui avaient élu domicile à Richerenches. Une très belle maquette de la Commanderie telle qu’elle était au XIIème siècle y est visible.


RÉFÉRENCES :
NOTES :
  1. Guy Boulianne : Des Templiers de Bollana à Raimond de Bollène, archevêque d’Arles (1163). Publié le 30 avril 2016.
  2. Guy Boulianne : Bouillargues : du prince Ursus, vicomte de Nîmes, aux seigneurs de Bollanicis. Publié le 15 octobre 2016.
  3. Eugène Germer-Durand : Dictionnaire typographique du département du Gard, comprenant les nom de lieu anciens et modernes. Imprimerie Impériale. Sous les auspices de l’Académie du Gard. Paris 1868, p. 31.
  4. « Les cartulaires, actes de la table ronde organisée par l’Ecole nationale des chartes et le G.D.R. », 121 du C.N.R.S (Paris 5-7 décembre 1991), réunis par Olivier Guyotjeannin, Michel Parisse et Laurent Morelle (Genève et Paris : Librairie Droz et Librairie H. Champion, 1993 ; in-8°, 519 pages, planches, cartes, figures [Mémoires et documents de l’Ecole des chartes, 39].
  5. Damien Carraz : « La territorialisation de la seigneurie monastique : les commanderies provençales du Temple (XIIe-XIIIe siècle) ». In: Les pouvoirs territoriaux en Italie centrale et dans le sud de la France. Hiérarchies, institutions et langages (XIIe-XIVe siècle) : études comparées. Mélanges de l’École française de Rome – Moyen Âge (MEFRM), 123-2 | 2011.
  6. Jack Bocar : « Richerenches – Cartulaires des commanderies Templières ». Les Templiers et Les Croisades, 22 Novembre 2020.
  7. Robert Caillemer (1875-1921) : « Mle de Ripert-Monclar. – Cartulaire de la commanderie de Richerenches de l’Ordre du Temple [1136-1214] ». (Mémoires de l’Académie de Vaucluse. Documents inédits pour servir à l’histoire du département de Vaucluse, I.) Avignon et Paris, Champion, 1907. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 20, N°77, 1908. pp. 94-98.