La légende des Fils de l’Ours inspire les romans de Albert du Boys et de Walter Scott

La légende des Fils de l’Ours raconte que les de Bouillane et de Richaud sauvèrent d’une mort certaine un des princes souverains de Dauphiné, à la chasse dans la forêt de Malatra, sur les pentes d’Ambel. Les uns l’appellent simplement un Dauphin et les autres Louis, fils de Charles VII, plus tard, Louis XI. Cette légende a d’ailleurs inspiré le roman de Walter Scott intitulé « Quentin Durward » [1], ainsi que le roman de Albert du Boys intitulé « Rodolphe de Francon, ou une conversion au seizième siècle » [2]. Nous lisons dans l’Annuaire de la noblesse de France et des maisons souveraines de l’Europe :

Bouillane-Richaud-Mosaique-MidiL’origine de cette famille dauphinoise a un caractère qui paraîtrait romanesque, si elle n’était appuyée par des documents historiques et par toutes les traditions du pays. Michel Richaud, bûcheron de la vallée de Quint, au comté de Die, et François Bouillane, son voisin et son compagnon, sauvèrent la vie au roi Louis XI, alors dauphin, dans la forêt de Vercors, en abattant un ours blessé, qui grimpait à sa poursuite le long d’une roche où il s’était réfugié. En souvenir de cet éclatant service, le prince anoblit les deux bûcherons et leur donna pour armoiries : d’azur, à une patte d’ours d’or, qui est encore le blason de leurs descendants.

Suivant une ancienne tradition, le Dauphin, après avoir embrassé Michel Richaud et François de Bouillane devant toute sa Cour, leur présenta son épée en disant : «À l’avenir vous porterez le glaive en place de la cognée, et pour armes je vous octroye un écu : d’argent, à deux épées croisées à la poignée desquelles sera suspendue la patte emblématique de l’ours que vous avez si vaillamment occis.» [3] Cette tradition est encore longuement rapportée dans le roman de Rodolphe de Francon, publié en 1835 par Albert du Boys, qui a choisi pour héroïne Marie de Richaud, dite mademoiselle de Fradel. Walter Scott semble lui avoir aussi emprunté l’idée d’un des principaux épisodes de Quentin Durward. [4]

Il y a une étroite union entre Ia race de Richaud à celle de Boliane. Elles habitent en même lieu, ont les mêmes titres et les mêmes armes, et tous intérêts sont communs entre elles. Pierre de Richaud vivait l’an 1554, et obtint alors arrêt déclaratif de sa noblesse conjointement avec Iean et Antoine de Boliane, et, depuis ce temps-là, elle n’a pas été contestée. De cette tige subsistent présentement treize branches, qui ont leur résidence à Saint-Iulien-en-Quint, dans le Diois. [5] On lit encore à la page 135 de l’Annuaire de la noblesse : « La vallée de Quint dans le Vercors est en effet encore peuplée de Bouillane, et depuis longtemps des branches de ce nom se sont transportées à Grenoble, aux environs de Montélimart, en Provence, à Genève, et jusqu’en Angleterre. Une de ces branches habitait à Saint-Pierre-de-Paladru (Isère), le château de Bouillane : elle était représentée, en 1789, par un maître des comptes, dont le père avait été capitaine au régiment de Saintonge. Il ne reste plus de cette branche que des filles. » [6]

« Quentin Durward » est un roman historique de l’auteur écossais Walter Scott, paru en 1823. [7] À travers un épisode de la lutte entre Louis XI et Charles le Téméraire, il évoque le déclin de l’esprit de chevalerie qui animait le système féodal. Le réalisme politique s’impose. Le centralisme se met en place.

Un jeune archer écossais au service du roi de France est le témoin d’événements majeurs de l’année 1468. Louis XI craint une alliance entre Charles le Téméraire et le beau-frère de celui-ci, le roi d’Angleterre. Voulant négocier avec son bouillant vassal, il se rend imprudemment à Péronne, sous faible escorte. Deux jours plus tard, Charles apprend la révolte des Liégeois et l’assassinat du prince-évêque, son cousin et protégé. Fou de rage, il soupçonne Louis XI d’avoir fomenté ces désordres. Le roi, retenu prisonnier, se trouve en danger de mort.


« Les familles de Richaud et de Bouillanne qui, par suite d’alliances anciennes et répétées, n’en formaient en réalité qu’une. » — Jules de Beylié, 1917

Quentin Durward (1971), est un feuilleton télévisé franco-allemand en sept épisodes de 52 minutes, créé par Jacques Sommet et réalisé par Gilles Grangier. Au Québec, la série a été diffusée à partir du 3 juin 1972.

Histoire véritable ou roman à clef

Quentin et son oncle le Balafré. À droite, Andrew, le « coutelier » de ce dernier. Esquisse d'Eugène Delacroix, musée des Beaux-Arts de Caen, vers 1828-1829.
Quentin et son oncle le Balafré. À droite, Andrew, le « coutelier » de ce dernier. Esquisse d’Eugène Delacroix, musée des Beaux-Arts de Caen, vers 1828-1829.

La première édition du roman s’ouvre sur une introduction dans laquelle l’auteur prétend avoir rencontré sur les bords de la Loire un certain marquis de Hautlieu ayant des ancêtres écossais. C’est dans la bibliothèque de ce vieux gentilhomme qu’il découvre des mémoires familiaux « composés en grande partie sur les renseignements donnés par Quentin Durward ». Ces mémoires lui permettent d’écrire « cette histoire véritable ». [8]

Comme dans ses autres romans historiques, Scott montre l’ordre ancien s’apprêtant à céder la place à l’ordre nouveau. Ici, les lois morales de la chevalerie perdent pied devant le réalisme politique. La rivalité entre le duc de Bourgogne et le roi de France, dit Isabelle Durand-Le Guern, « exprime l’opposition entre deux tendances présentes à l’époque : Charles représente un Moyen Âge féodal, fondé sur l’héroïsme et les valeurs guerrières de la chevalerie, alors que Louis XI est une figure de la modernité, soucieux qu’il est de maintenir l’unité du royaume et de faire cesser les dissidences de ses vassaux. » [9]

Quentin Durward, noble écossais d’une vingtaine d’années, vient chercher fortune en France afin d’échapper à l’habit monacal (à l’instar de Dagobert II et de Childéric III). Il sait lire, écrire et compter. Il est prudent, fin et adroit. Épris de l’idéal chevaleresque, il veut d’abord se mettre au service de Charles le Téméraire. C’est par la force des circonstances, pour échapper au gibet, qu’il se retrouve au service de Louis XI. Il s’engage dans la garde écossaise comme écuyer de son oncle, le Balafré. Dans une partie de chasse, Louis se trouve en grand danger face à un sanglier. L’intervention de Quentin lui sauve la vie. Cet épisode est à rapprocher de la légende des de Bouillane et de Richaud, l’ours (symbole de royauté) étant remplacé par le sanglier (symbole de spiritualité). [10]

Quentin Durward (1971)
Quentin Durward (1971)

Quentin reçoit une leçon de réalisme quand il apprend que le roi (à qui il a sauvé la vie) le manipule et l’envoie délibérément à la mort. Il s’estime alors délié de tout serment de fidélité envers lui. Pourtant, alors qu’il détient à Péronne le pouvoir de se venger de Louis XI en disant tout ce qu’il soupçonne, il choisit de se taire : il établit une distinction entre son devoir, qui lui interdit d’évoquer ce qu’il a cru comprendre durant son service, et sa rancune qui lui impose de quitter bientôt ce même service. Il obtient le silence d’Isabelle de Croye en agitant la perspective de la mort de Louis XI et d’une terrible guerre entre la France et la Bourgogne.

Pour Isabelle Durand-Le Guern, Quentin symbolise, par son évolution, « la victoire inéluctable des valeurs représentées par le roi contre des idéaux archaïques. »

La légende des Fils de l’Ours a non seulement inspiré les romans de Walter Scott et de Albert du Boys, elle a aussi inspiré un film et une série télévisée éponymes. En effet, « Quentin Durward » est un feuilleton télévisé franco-allemand en sept épisodes de 52 minutes, créé par Jacques Sommet, réalisé par Gilles Grangier, et diffusé à partir du 28 janvier au 11 mars 1971 sur la première chaîne de l’ORTF, et en Allemagne de l’Ouest du 27 avril à juillet 1971 sur ZDF. Au Québec, la série a été diffusée à partir du 3 juin 1972 à la Télévision de Radio-Canada, en treize épisodes de 26 minutes.

Comme le roman de Albert du Boys, dans lequel le nom de Ursus est subtilement mentionné [11], le feuilleton télévisé partage une clé à celles et ceux qui savent décoder la “langue des oiseaux”.

Après avoir sauvé le roi Louis XI d’une attaque de sanglier, ce dernier s’adresse à Quentin Durward l’avertissant de ne se vanter à personne d’avoir tué le sanglier. Quentin répond à cela : « Je l’aurais tué sans doute sire, si mon pied n’avait glissé. Mais je serais mort à présent si votre majesté. n’était intervenue. C’est grâce au courage et à l’habilité du roi de France si je suis encore en vie. ». Satisfait de sa réponse, Louis XI conclut : « Voilà, c’est comme ça qu’il faut écrire l’histoire. » (épisode 3)

The Adventures of Quentin Durward (1955), réalisé par Richard Thorpe et produit par Pandro S. Berman.

Les aventures de Quentin Durward (1955)

Quentin Durward (1955) 06La légende des familles de Bouillane et de Richaud inspira aussi le film historique anglo-américain de 1955, « Les Aventures de Quentin Durward », également connu sous le nom de « Quentin Durward ». Il a été réalisé par Richard Thorpe et produit par Pandro S. Berman. Le scénario a été écrit par Robert Ardrey, adapté par George Froeschel à partir du roman de Sir Walter Scott.

C’était le troisième d’une trilogie non officielle réalisée par le même réalisateur et producteur et mettant en vedette Robert Taylor. Les deux premiers étaient Ivanhoé (1952) et les Chevaliers de la table ronde (1953). Tous les trois ont été réalisés dans les studios britanniques de MGM à Elstree, près de Londres.

Bosley Crowther a donné au film une mauvaise critique dans le New York Times : « Certes, il manque d’excitation lorsque, dans ce film qui est arrivé au Mayfair hier, les intrigues de Louis XI et du duc de Bourgogne sont placées à l’écran dans une complexité si longue et si pesante qu’elles épuisent et embarrassent l’esprit. » (…) « Les moments où cette machinerie fortement bourrée a tendance à bouger sont ceux où M. Taylor travaille à se sortir des déconfitures, généralement face à Duncan Lamont en tant que voleur à capuchon noir des Ardennes. Ensuite, M. Taylor, en tant qu’Écossais qui vient en France pour observer la belle comtesse Isabelle, que son oncle âgé veut épouser, donne une bonne démonstration de vigueur et d’émotion. Il y a une augmentation marquée de la température du film. Et le grand combat terminal de ces deux personnages, se balançant sur des cordes de cloches dans une tour de château, est plutôt bon. » [12]

Contrairement à Ivanhoé et aux Chevaliers de la table ronde, le film n’a pas bien fonctionné au box-office. Selon les dossiers de MGM, il a fait 658 000 $ aux États-Unis et au Canada et 1 517 000 $ ailleurs, ce qui a entraîné une perte de 1 226 000 $.

Le synopsis du film

Quentin Durward (1955) 05En 1465, le chevalier écossais honorable mais sans le sou Quentin Durward accepte d’aller en France pour savoir si la belle jeune héritière, Isabelle, comtesse de Marcroy, serait une épouse convenable pour son oncle âgé (c’est-à-dire, si elle est aussi riche que revendiqué). Le mariage a été arrangé par Charles, duc de Bourgogne, pour que sa pupille cimente une alliance avec l’Écosse, mais elle ne veut rien y voir, alors elle s’enfuit et cherche la protection du grand rival de Charles, Louis XI, roi de France. Quentin poursuit et parvient à déjouer une tentative de vol par des brigands sous le commandement du comte William de La Marck, bien qu’Isabelle continue son chemin sans connaître l’identité de son protecteur.

Près de la cour du roi Louis, Quentin tente, mais échoue, de sauver la vie d’un gitan. Cependant, le frère du défunt, Hayraddin, est reconnaissant de ses efforts. Louis, qui avait ordonné la pendaison de l’homme comme espion bourguignon, et se méfie d’hommes honnêtes comme Quentin, lui ordonne de quitter la France. Cependant, l’Ecossais n’est pas facilement dissuadé. Il se faufile dans le château fortement gardé et réveille Louis dans son lit avec un poignard à la gorge. Louis est impressionné et enrôle Quentin à son service.

À l’arrivée inattendue du comte Phillip de Creville, ambassadeur bourguignon à la recherche d’Isabelle, Louis ordonne à Quentin de la surveiller et de garder sa présence secrète. Pendant le temps qu’ils passent ensemble, elle et Quentin commencent à tomber amoureux.

Ayant menti sur la présence d’Isabelle, Louis lui ordonne de partir. Elle lui dit qu’elle va chercher refuge auprès d’un vieil ami, l’évêque de Liège. Louis concocte un plan pour que de La Marck kidnappe et épouse de force Isabelle pour garder ses terres stratégiquement importantes hors de portée des Bourguignons. Il y a Hayraddin, qui est un espion à son service, apporter les informations et un gros pot de vin à de La Marck. Louis fournit à Isabelle un itinéraire détaillé (le mieux pour De la Marck de la trouver). Il lui prête également quelques gardes, dont Quentin, afin que, lorsqu’ils sont tués, cela détourne tout soupçon de lui. Hayraddin est également envoyé comme guide. Cependant, lorsqu’il découvre que Quentin doit être l’une des victimes, il prévient l’Ecossais. Les trois parviennent à échapper au piège et à rejoindre Liège, bien que Quentin soit blessé.

Lorsqu’il a récupéré, il informe finalement Isabelle de son obligation envers son oncle, ce qui l’empêche de la courtiser lui-même, et s’en va. De la Marck attaque le château, capture Isabelle et tue l’évêque quand il refuse de les épouser. Entendant les sons de la bataille, Quentin sauve son amour. Il tue de La Marck dans un duel inhabituel dans un clocher brûlant, dans lequel ils se balancent au bout des cordes utilisées pour sonner les cloches de l’église.

Pendant ce temps, le duc de Bourgogne arrête Louis lorsqu’il vient de poursuivre les négociations de paix, l’accusant d’avoir orchestré le meurtre de l’évêque. Cependant, Quentin arrive et exonère le roi, fournissant comme preuve la tête coupée de De la Marck. Par gratitude (et dans l’intérêt de la France), Louis trompe Charles en laissant Isabelle décider qui elle va épouser. Quentin a été informé de la mort de son oncle, alors lui aussi est libre de suivre son cœur.

1912 : « Quentin Durward », réalisé par Adrien Caillard. S.C.A.G.L. – Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres [N° 4921]. Distribution: Pathé Frères, Paris. — Le 14 septembre 2020, la chargée de la Collection Films de la Fondation Pathé, Mme Manon Billaut, me confirma par courriel que cette version du film datant de 1912 est à jamais disparue : « Il n’y a en effet aucune copie retrouvée à ce jour de ce film d’Adrien Caillard. » (Voir la copie du courriel)

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RÉFÉRENCES :

  1. Walter Scott : Quentin Durward. Hachette, 1929 (et autres éditions).
  2. Albert Du Boys : Rodolphe de Francon, ou une conversion au seizième siècle. Eugène Renduel, 1835.
  3. J.-J. Barrau : La Mosaïque du Midi. Publication mensuelle, 4ième année. J.-B. Paya, Toulouse 1840, pp. 373-376.
  4. André-François-Joseph Borel d’Hauterive : Annuaire de la noblesse de France et des maisons souveraines de l’Europe. Comte d’Angerville (Monaco), 1862, p. 208.
  5. Nicolas Chorier : L’Estat politique de la province de Dauphiné. Tome III. R. Philippes, Grenoble 1671, pp. 121 et 500.
  6. M. Borel d’Hauterive, Annuaire de la noblesse, p. 135.
  7. Walter Scott : Quentin Durward. Volume I. Published by A. and W. Galignani, Paris 1823.
  8. Walter Scott : Quentin Durward ou, L’écossais à la cour de Louis XI. Tome Premier. Publié par Charles Gosselin. Paris 1823. pp. i-lxiij. (Open Library)
  9. Isabelle Durand-Le Guern : Louis XI entre mythe et histoire. Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n° 11, 2004, pp. 31-45.
  10. L’épisode du combat de Louis XI avec le sanglier des Ardennes rappelle l’assassinat du roi mérovingien Dagobert II dans la forêt de Woëvre, le 23 décembre de l’an 679. Lire « Saint Dagobert II, roi d’Austrasie, martyr et patron de Stenay » (11 octobre 2015) et « Un vibrant hommage au roi Dagobert II assassiné à la fontaine d’Arphays » (20 janvier 2017), par Guy Boulianne.
  11. « Orsus, je disais et maintiens, sans vouloir brocarder personne, que, par les sentiments de la religion, nous devrions être marris de toute nouvelle alliance papiste contractée par nos familles. » — Albert Du Boys, Rodolphe de Francon, page 269.
  12. Bosley Crowther. « Derring-Do, but Not Enough; Robert Taylor Stars in ‘Quentin Durward’ ». The New York Times, 24 November 1955.